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L'égalité dans la tech n'arrivera pas toute seule : interview d'Isabelle Collet

«L'égalité dans la tech n'arrivera pas toute seule, il faudra aller la chercher»

Les femmes sont les grandes oubliées des métiers de la technique et de l'informatique. Pourquoi est-il important de rééquilibrer cette proportion? Quels sont les moyens d'y parvenir? Réponses et propositions de solutions avec Isabelle Collet, spécialiste des rapports de genre dans l'éducation, dans le domaine numérique en particulier.

Professeure en sciences de l'éducation à l'Université de Genève, Isabelle Collet n'en finit pas de questionner et d'approfondir la question du genre dans les sciences et techniques. Celle qui a consacré sa thèse, en 2005, à la «masculinisation des études d'informatique», s'y adonne avec passion et enthousiasme.

Isabelle Collet, informaticienne scientifique de formation, est l'autrice de plusieurs ouvrages traitant de l'éducation sous l'éclairage du genre. «L'informatique a-t-elle un sexe?» (Ed. L'Harmattan, 2006) lui vaut le Prix de l'Académie des sciences morales et politiques de Paris. Autre livre remarqué, «Les oubliées du numérique» (Ed. Le Passeur, 2019), où elle se penche sur l'inclusion des femmes dans cet univers devenu si masculin au fil des années. Deux ans après cette publication, elle est nommée membre d'honneur de la Société informatique de France (SIF).

Pouvoir, stéréotypes et serpent qui se mord la queue

Pour la professeure Collet, la sous-représentation féminine dans les métiers de la tech est due en partie à l'appropriation par le groupe dominant des savoirs qui permettent d'avoir le plus de pouvoir dans la société. La création a posteriori de stéréotypes censés rationnaliser cette division des savoirs, des tâches et des compétences, constitue une autre cause. Le système, particulièrement pervers, se nourrit lui-même. En résumé: «Moins il y a de femmes dans un métier, plus on pense que c'est un métier d'hommes, plus les stéréotypes sont prégnants, donc moins les femmes sont attirées par ce métier et moins elles s'engagent dans cette voie.»

Si elle mesure l'ampleur de la tâche à accomplir jusqu'à la parité, Isabelle Collet se dit plutôt optimiste. Une chose est certaine, la naturalité du progrès de l'égalité qui arriverait toute seule est une illusion. «Cela ne s'est jamais vu dans l'histoire. On n'a pas donné le droit de vote aux femmes, elles sont allées le réclamer et elles l'ont pris. De la même manière, il faudra aller chercher l'égalité dans la tech et le numérique.»

Au fond, pourquoi est-il important d'avoir d'avantage de femmes dans les métiers de la technique et de l'informatique? Ils marchent bien sans cela, non ?

C'est une bonne question, parce qu'on n'est pas loin de penser cela actuellement. On ne voit guère de nécessité de réaliser la mixité, puisque, apparemment, ça marche. On estime alors qu'il s'agit bien d'un métier d'homme, et si les femmes veulent s'y faire une place, c'est à elles de s'ajuster. Mais en réalité ça marche surtout pour les hommes! Comme ils sont 80% et qu'ils sont par ailleurs groupe dominant dans la société, une technologie qui marche pour eux est vue comme universelle. Or, ce n'est pas le cas: elle marche très bien pour les hommes blancs, plutôt hétérosexuels, de milieu socioprofessionnel favorisé, qui représentent environ 80% des développeurs de ces technologies.

Autrement dit, les développeurs forgent des outils technologiques à leur image?

Songez à la taille des téléphones portables, qui à un moment étaient tous trop grands pour qu'une femme puisse les manipuler d'une main. Ou aux GPS à reconnaissance vocale, qui reconnaissaient moins bien les voix des femmes; les hommes en position de passagers étaient mieux compris que les femmes en position de conductrices! En conséquence, celles-ci se disaient: «Je ne suis pas douée, je n'arrive pas à faire marcher ces engins». Alors que c'étaient ces engins qui n'étaient pas doués avec elles! Aujourd'hui encore, un assistant personnel comme Siri est plus compétent pour répondre à des interrogations ordinaires d'hommes que de femmes. Quand on lui demande où acheter des préservatifs, il le sait, mais quand on lui demande où acheter des protections périodiques, il l'ignore. Ces exemples montrent bien que la technique est conçue et produite par des hommes. S'il y avait davantage de mixité dans la conception de nos objets techniques, ceux-ci seraient mieux adaptés à un public d'hommes et de femmes de tous âges.

Concrètement, quelles pistes voyez-vous pour améliorer la situation?

Il faut continuer ce que l'on fait déjà et qui est utile (lutte contre les stéréotypes, role models, coaching, mentorat, concours non mixtes, etc.), tout en prenant acte que cela ne suffit pas. Si on se contente de mesures qui portent sur les femmes, on donne l'impression qu'elles sont responsables des inégalités (elles seraient pas suffisamment motivées, pas assez compétentes, se décourageraient trop vite, trop timides, etc.). En réalité, la censure sociale et les stéréotypes qui pèsent continuellement sur elles sapent leur confiance en elles et les amènent à produire des discours d'autocensure… En attendant de changer la société, il faut continuer de soutenir les femmes tout en prenant conscience que, si l'on arrêtait de laminer leur confiance en elles, on n'aurait plus besoin de les encourager.

Quel rôle les institutions et les entreprises ont-elles à jouer dans cette évolution ?

Elles ont une marge de progrès considérable, pour parler poliment. Si elles devaient prendre une seule mesure: devenir des safe spaces. Les étudiantes en informatique, par exemple, sont ultra minoritaires – entre 5% et 12% environ selon les écoles. En général, elles aiment ce qu'elles apprennent mais l'ambiance leur pèse. Imaginons: elles sont 4 filles sur 40, soit la proportion dans les HES romandes, et chaque garçon parmi la trentaine de leurs camarades fait une blague sexiste par mois. Une par mois, ce n'est pas énorme, mais pour les femmes, c'est tous les jours, et comme elles ne sont que quatre, cela se concentre sur elles quatre… Les écoles et les entreprises doivent vraiment prendre la mesure de ce problème et réaliser que, oui, ce n'est pas bien méchant, mais que c'est tout le temps et que c'est insupportable.

Dans ce contexte, comment se situe le langage épicène?

Le langage épicène n'est pas un gadget, c'est quelque chose qui marche, comme l'a très bien montré le psycholinguiste Pascal Gygax, de l'Université de Fribourg. La question ne se pose même plus de son utilité. Le langage épicène n'est peut-être pas beau – c'est un autre débat – mais on sait qu'il fonctionne; il faut choisir son camp!

Et les quotas?

Ils sont intellectuellement décevants, mais ils fonctionnent. Pour augmenter des proportions actuelles des métiers et des études de la tech jusqu'à atteindre les 30% – le pourcentage qui commence à procurer un sentiment de mixité – , ce n'est pas simple. Il y a d'autres solutions, comme repenser les recrutements afin d'intéresser une population plus diversifiée, voire de changer ses critères ou de prévoir des temps d'information non mixtes, mais elles sont souvent onéreuses et demandent des compétences. Le quota, lui, ne demande pas énormément de compétences, c'est pratique et pas cher.

Que pensez-vous des programmes de promotion des MINT destinés spécifiquement aux filles?

Ils sont intéressants, même s'ils arrosent une herbe déjà verte: leur efficacité ne porte que sur les personnes ayant déjà un intérêt, même minime, pour ces métiers. Ces programmes ne permettent pas de créer des vocations mais permettent d'en soutenir. Ceci dit, il est important d'appuyer les filles qui, en songeant à ces métiers, se disent «Tiens, pourquoi pas?», parce qu'elles reçoivent beaucoup de signaux qui leur disent «Ne fais pas ça».

Voyez-vous des raisons d'espérer une évolution favorable des choses?

Oui, parce que le monde politique, le monde de l'entreprise, l'école et l'université considèrent aujourd'hui que cette quasi non-mixité est insatisfaisante. Désormais, le problème est posé d'une nouvelle manière: ce ne sont pas les femmes qu'il faut changer, mais les institutions. Mais maintenant, il faut continuer à encourager les jeunes femmes dans les métiers de la tech, parce que ces métiers ont besoin d'elles... Disons qu'on commence à se poser les bonnes questions. On n'a pas encore mis en œuvre les bonnes réponses, mais au moins on commence à avoir les questions!

Contacts

Edith Schnapper
Responsable Promotion de la relève
Tél. +41 44 226 50 26
edith.schnapper(at)satw.ch

Alexandre Luyet
Responsable Suisse romande
Tel. +41 79 464 89 60
alexandre.luyet(at)satw.ch

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